Textes courts

J’ai réuni ici quelques textes, récents ou anciens. Ils sont aussi rares que mes nouvelles, le court n’étant pas mon format de prédilection.

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Texte sans titre, écrit pour le concours Cé la rantré
Je l’ai jamais dit à personne, faut préciser que je tiens à ma réputation, mais la rentrée, pour moi, c’est le meilleur jour de l’année. Je connais rien de plus cradingue que l’été : c’est moite, ça pue, et la nuit vient trop tard pour organiser les petits trafics sans éveiller les soupçons des parents. Des adultes. Des biens pensants. Des empêcheurs de tourner en carré. Des fabricants de règles. Parce que moi, les règles, je m’en contrefous ; même m’en servir uniquement pour tracer un trait ça me file la gerbe. J’aime pas ce qui est droit. C’est pas droit la vie, ça ondule, ça fait des vagues, des tours et des détours. Je suis pas sûr que les règles puissent redresser ça.
C’est la rentrée. On la sentait venir depuis au moins un mois, tu me diras ; des fournitures plein les magasins, des mômes braillards dans les rayons, ma mère avec sa liste de quinze kilomètres et mon père qui préparait le terrain à coups de promesses qu’il ne tiendra pas, comme d’hab. Tous les ans, il croit que c’est le grand jour, le grand départ d’une nouvelle vie pour moi. Tous les ans, il est persuadé que je vais m’y mettre, que j’ai grandi, que j’ai compris. J’ai compris, oui, mais pas la même chose que lui. J’ai compris qu’il suffit pas de vouloir des belles choses pour les autres, il faut aussi faire un pas vers eux, leur tendre la main, parler la même langue si possible. Et lui, il parle pas la mienne.
À 15 ans, tu peux pas imaginer ton avenir en PDG d’une future multinationale. À part s’il te laisse entrevoir la possibilité d’étendre tes petits trafics perso comme l’araignée qui demande rien à personne pour tisser sa toile. Ils sont combien à piger ça, parmi ceux qui ont fini par rejoindre le troupeau des endormis ? Moi, je rêve que d’un truc, c’est de zapper cette année d’un claquement de doigts et d’entrer l’année prochaine en apprentissage. Il me faut de la thune. Le commerce du gazon, ça commence à sentir le roussi. Comme le milieu de l’été en pleine canicule. Bosser un minimum pour empocher un peu d’argent de poche, le temps d’anesthésier la méfiance parentale, c’est jouable, non ?
Ça se bouscule au portillon, à grands coups de claques dans le dos, de rire qui sonnent faux, de voix qui portent loin. Je fais pareil, j’imite assez bien le mec content de retrouver ses copines les brebis. Peut-être même que cette année j’arriverai à me faire des potes, pour de semblant comme dit ma petite sœur qui nage encore dans l’innocence. C’est important les apparences, ça te permet de passer incognito et de créer le buz le jour où tu passes à l’acte. Notoriété facile : toujours être à l’opposé de ce qu’on attend de toi.
Je connais personne qui soit capable d’aller voir au-delà des apparences. Je l’ai pas encore rencontré en tout cas. Je me demande bien ce que ça va donner avec la nouvelle prof de techno. Faut dire qu’on a bien usé l’autre l’an dernier, pas tout à fait jusqu’à la corde qui a mis fin à sa carrière.
C’est la rentrée, alors je rentre. Tous les ans mon père fait le même rêve et moi je fais le mien. Celui de rencontrer le prof qui me sortira de cette merde.
******

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La maison
C’est une petite ferme, tout au bout d’une allée bordée d’arbres. On ne la voit pas de la route, le bonheur n’est pas à la portée de tous les regards. Avant de l’atteindre, il faut savoir prendre son temps à l’ombre des peupliers, savourer l’accueil des oiseaux dans leurs branches, écouter le bruit du vent qui agite leurs feuilles.
Tout au bout, il y a une cour remplie de soleil, une tache de lumière qui fait reculer l’ombre jusqu’aux pieds des murs. Quelques poules picorent la poussière, une procession de canards se dandinent vers une marre invisible. Sur le banc, près de la porte, un chat dort à l’ombre d’un chèvrefeuille, grosse boule noire que les bruits familiers n’éveillent pas.
Un bruit mat fait se retourner l’étranger, une poire vient de tomber dans l’herbe jaunie du verger. Le maître des lieux n’est pas surpris, il connait ce bruit plein de promesse. Il tend la main et mord dans le fruit gorgé de soleil, avant d’en offrir sa part au bourdonnement de l’été.
Il n’y a pas d’entrée, pas de couloir, on pénètre directement dans la cuisine. Le sol est pavé de pierres rouges patinées par le temps, les murs sont peints à la chaux et les poutres noircies par les flambées de nombreux hivers. Il y a une table au fond de la pièce, sous un torchon à carreaux rouges, on devine la miche de pain, le sel de la vie si durement gagné. Une lourde armoire cache tout un pan de mur. Ça sent le bois, les fruits mûrs, la suie et la pénombre fraîche des vieilles demeures de campagne. Ça respire la vie rythmée à l’heure du soleil, qu’égrène la pendule de son tic tac monotone, et le silence tout autour qui accueille le retour des champs, après une rude journée de labeur.
Il n’y a qu’une seule fenêtre, égaillée par le rose de rideaux vichy. Un œil solitaire qui donne sur les terres où s’active le travailleur, abrité sous son chapeau de paille à large bord. Il fait grand soleil, mais dans le ciel bleu quelques nuages se pourchassent. Le travailleur, peinant sur sa besogne, souhaite ardemment que le nuage cache l’astre flamboyant. Et quand il s’y décide enfin, on voit comme une horde de chevaux, l’ombre s’étendre au grand galop sur la prairie.
Alors il se redresse et goûte pleinement ce bonheur simple et éphémère. Puis le nuage passe et l’air tremble à nouveau dans la fournaise, effaçant les contours de la maison. Quand le soir tombe enfin, il rentre et le bruit de ses sabots résonne dans la cour à présent désertée. Le chat n’a pas quitté son banc. Il se sert le café froid qui désaltère et soulève le torchon à carreaux rouges. Il s’assoie et pense à demain, au réveil à l’aube et au retour avec le coucher du soleil. Il y pense, mais il ne veut pas d’une autre vie.

*****

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La vie
Je crois que la vie est trop cruelle…
Tais-toi mauvaise langue !
Il y a pourtant trop de souffrance…
Ferme les yeux !
Elle est là quand même…
Alors fais quelque chose !
Mais je suis seule…
Il y a les autres !
Ils ne me voient pas…
Commence par exister !
Et si je m’en vais…
La terre tournera sans toi !
Alors je reste !

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Un amant, un couteau

Ils avaient passé la journée sur la plage, un peu trop distants pour un couple d’amoureux. Après le départ des derniers touristes, le silence avait mis leur solitude en évidence : l’histoire prendrait fin avec le jour.
Nathan ne pouvait s’y résoudre. Perdre Élise, c’était jeter au vent du large deux mois d’une passion dévorante. Pour lui, il n’était pas question d’un amour de vacances ; elle serait à lui ou à personne d’autre.
Il chercha dans son sac l’objet qui calmerait son angoisse. Ne le trouvant pas, il se pencha et bouleversa le tas de coquillages qu’Élise avait collectés. Son regard dans le sien, il lui montra celui qu’il avait choisi : un couteau.
À l’expression inquiète de la jeune femme, il comprit que son message était passé. Il dénicha enfin son briquet et alluma sa cigarette, apaisé.
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4 réflexions sur “Textes courts

  1. Merci d’avoir partagé avec nous ces beaux textes ! Celui sur la rentrée m’a beaucoup rappelé l’esprit de Miss Zapping, avec son ton très brut de décoffrage, et le texte sur la maison était très bien décrit, vibrant d’âme. Les deux autres sont aussi intéressants 🙂

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  2. « Cé la rantré – Je connais personne qui soit capable d’aller voir au-delà des apparences. »

    « Ceux qui sont en mesure de voir au-delà des ombres et des mensonges de leur culture, risquent de ne jamais être compris et encore moins crus par les masses ». Aphorisme attribué à Platon. J’ai eu beau fouiller les oeuvres de ce mec grec ainsi que mes notes et celle de mes potes profs, mais je n’ai pas trouvé de référence. Ce qui ne m’étonne pas vraiment, car ne rapporte t-on pas que Jules césar lui-même se méfait des citations ? lui qui a dit : « il y a tellement de citations de Napoléon, qu’on ne peut savoir si elles sont vraies ou fausses ». Ayant oublié une bonne partie de mon latin, là encore, je n’ai pas pu vérifier. 😉

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  3. Une autre citation qui aurait été attribuée à Platon, un bout de poème semble-t-il dont je n’arrive pas à retrouver trace :

    « Astre de ma vie, ton visage est tourné vers les astres. Ah, que ne suis-je les cieux, et ne puis-je ainsi te contempler avec dix mille yeux ! »

    Il vous faut aller voir dans Le Sanctuaire : Les Ignobles. C’est un roman LGBT. J’ai aussi écrit une nouvelle transgenre, mais elle n’est pas ici.

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